Musée Mandet de Riom

Exposition « Lame de chevaliers », juin 2017

Mise au regard des oeuvres de Malou Zryd, artiste plasticienne suisse d’origine coréenne, à travers deux séries, « Armures » et « Les Carrés ».

 

 

La série des « Armures – Metallic Works » de Malou Zryd a également été présentée à la Biennale 2014 de Nantong, puis mise au regard d’armures de la Renaissance et de l’époque moderne dans l’exposition « Armures, textiles et reflets. Ouvres de Malou Zryd » au château de Chillon en Suisse, durant 4 mois à la fin de l’année 2015. 

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L’oeuvre de Malou Zryd se développe autour de la matière, notamment textile, qu’elle associe volontiers avec du fil métallique. Des matières et des usages qu’elle travaille par détournement, et par séries, souvent emblématiques d’une étape dans un parcours. « Les tableaux sont toujours des retards », l’artiste est là pour convoquer ce qui a été. Elle fait ainsi surgir différentes épiphanies où le fil et l’aiguille forment la métaphore d’un espace et d’un temps intimes. A travers son œuvre se dessine une sorte de chronologie en trois grands actes : la période des « Ecritures automatiques », puis des « Explorations et séries », et le temps des « Tracés Essentiels ». 

En 2008, les premières œuvres, sortes d’"Ecritures Automatiques" instinctives, présentent des figures désordonnées sur des tissus ou une silhouettes de robe fermée. A travers de nombreux matériaux et circuits différents, c'est dit-elle un relatif chaos intérieur qui s'exprime, ainsi que l'urgence vitale liée à la découverte et à l'expression d'un geste artistique enfoui jusque là. 

La période suivante, « Explorations et séries », voit naître des formats de manteaux fantomatique, de plus en plus détournés, de plus en plus rigides à force de sur-piquage de fils de polyester ou de métal. 

 

D’abord une série « Des Fils et… », qui va marquer pour l’artiste la fin d’un monde et un retournement : commençant à surpiquer une redingote, elle se rend compte de son malaise : faire émerger une simple pièce textile ne l’intéresse plus ; elle sent qu’elle doit transfigurer le tissu et la forme, aller au-delà. Les manteaux issus de cette série seront petits, et d’une épaisseur relative, à force de timidité. L’artiste s’affranchit totalement dans la série suivante, avec des formats de manteaux ouverts, plus grands, aux couleurs éclatantes, abondants de riches motifs chatoyants ; ce sont les « Appearances », surpiqués de fil de polyester. Ces effigies « savantes » et prestigieuses sont constituées d’une double-face qui tranchent par leurs couleurs, tantôt vives sur le dessus et ternes dedans, ou bien l'inverse… cette opposition évoque une contradiction, un contraste entre ce que l'on veut montrer et ce que l'on préfère cacher, un jeu entre le costume, le modèle, l’apparence et la réalité de l'individu. Que cette opposition soit mensonge ou protection, faux-semblant ou refuge, c’est avant tout le contraste qui intéresse l’artiste. 

La série des « Armures », présentée ici dans le cadre de l’exposition « Lame de chevaliers » présente une évolution sensible du thème artistique lié au « manteau » et plus largement à la « corporéité ». L'utilisation de fils de métal et des dimensions de plus en plus imposantes expriment une protection, une rigidification, mais aussi une forme de solidité. Tout en étant parfaitement à l'abri, protégé dans cette coque de métal, une part d'individualité serait rendue possible : quand rien de tel ne pouvait se produire avec la série des « Appearances », la neutralité des tons gris-bleus laisse ici un réel espace. Un « pouvoir s'exposer », tout en étant protégé par une cuirasse métallique monumentale. 

 

Plus tard, « La Nostra storia » présentera une nouvelle série de chemises ou robes de coton ou de lin, qu’elle travaille par couches successives jusqu’à effacement complet des plis et totale transformation sculptée. Cette série aux tons blancs explore les strates enfouies d’un passé italien, les souvenirs fragmentaires d’une nonna généreuse…

Mais c’est avec l’étape des « Armures », que le métal prend une place prépondérante dans l’œuvre. Les « Armures » marquent de manière spectaculaire le paradoxe au cœur de l’œuvre, et les oscillations entre fragilité et solidité, entre quête de structure et entrelacs instinctifs. 

Le Musée Mandet a choisi d’exposer aux côtés des « Armures » quelques pièces des « Tracés Essentiels », de Malou Zryd, et notamment une pièce de la série « Les Carrés ». Un nouveau thème qui marque cette troisième grande période, à travers la géométrie épurée de tableaux monumentaux qui n’ont plus rien à voir avec les formes plus ou moins indistinctes des "Explorations et séries". Véritable étalement et extension dans l'espace, ces tableaux peuvent mesurer près de 9m2. 

Fidèle à son fil conducteur, l'artiste utilise différents carrés de tissus dont elle surpique les motifs préexistants avec du fil de métal ou de polyester. Chaque carré de tissu est transfiguré : rendu à la fois plus épais et rigide, une légère trace de la couleur ou du motif initial (empreintes du passé) subsiste toutefois en transparence, créant une nuance, une variation particulière, unique. L'artiste s'emploie ensuite à assembler chaque carré surpiqué avec un soin extrême, pour aboutir à un tableau, parfois en triptyque, de forme carrée ou rectangulaire et de très grande dimension, le tout devant, dit-elle, "être parfaitement harmonieux". 

 

Tout comme pour les « Armures », les couleurs de prédilection sont naturelles et sobres, en opposition à ses collections « Appearances » : des bruns, des ocres, de l'argent, du doré, du noir, des blancs, et leurs nuances respectives. Des ombres et des lumières se créent grâce aux motifs restés cachés sous cette épaisseur, mais qui apparaissent à travers le sur-piquage. Les reflets des fils métalliques scintillent, créant une sensation de mouvement et de lumière. Influencée par Soulages, Malou Zryd trouve ici le moyen d'une expression picturale apaisée et dynamique à la  fois, une grâce qui prend vie.  Elle "peint en cousant", et l'assemblage final des carrés représente pour l’artiste un travail important de recherche. Ce travail d'assemblage vers un tout, -une nouvelle unité- pourrait être la métaphore d'une évolution dans cette quête d'une identité en forme de puzzle à reconstituer, et que l'on oserait enfin exposer dans un monumental à-plat vertical. Contrairement aux manteaux "suspendus au-dessus du vide" comme des fantômes, les carrés sont reliés, noués les uns aux autres, puis fixés sur le plan vertical d'un mur ; un plan sur lequel on peut s'adosser, une paroi sur laquelle se reposer, et poser le regard. Cette technique des "accroches", à laquelle l'artiste est très attachée, évoque l'image d'une géographie de liens patiemment gagnés.


On ne peut pas abstraire un artiste, quel qu’il soit, du contexte dans lequel il a travaillé. Métal, découpe, percement urgent de l’aiguille, carapace, armure, … l’épiphanie guerrière n’est pas totalement absente de l’oeuvre de Malou Zryd. Il y a un exil, un déracinement. Les théophanies plastiques des « Appearances » et des « Armures » déjouent la représentation et suggèrent un vide actif, où le corps, totalement absent de l’œuvre, est présent par métonymie et  prend finalement une place centrale, telle une grappe chargée de sens, synthèse d’une double-focalisation en court-circuit. L’évolution des séries offre ainsi un récit brisé mais cohérent, dont le fond narratif est l’absence du corps, entre luxuriance de l’enveloppe et silence, entre combat de retranchement et expressivité dans l’extériorisation. 

La guerre, conflit armé, terrestre et historique, peut-elle à travers ces œuvres contemporaines prendre l’image d’un théâtre de costumes ? Si le corps est territoire, l’Armure peut-elle alors se lire comme une « frontière » ? Comme la protection nécessaire d’un territoire menacé, dont l’aiguille acérée, outil de prédilection de l’artiste, agirait comme une lame ? 

Partant de l’héroïsme guerrier, territorial, initial, l’œuvre éclaire et suggère alors un autre possible du mot « combat», l’élevant au rang d’une autre dimension tout aussi héroïque, initiatique et territoriale, mais qui appartient cette fois à l’intime de l’homme. Une analogie avec une danse intérieure, une manière d’appréhender l’espace et le temps en soi et qui fournit peut-être l’idée de mémoire ou de construction d’une identité, dans ses cheminements labyrinthiques. Un tissage offert à la perception du « regardeur », un « non-savoir », pour parler comme Bataille, un « deviner » en écho-métaphore, une manière de se penser en miroir du tableau. 

 

Au principe de la frontière, il y a l’identité ; mais pour avoir une « identité », il faut de l’altérité, sinon, rien ne nous permet de reconnaître. L’ « Armure »-frontière marque la différence ; mais marquer la différence, c’est en même temps reconnaître la différence de l’autre. L’ « Armure »-frontière de Malou Zryd est donc en lien avec une double reconnaissance, un seuil, un miroir, qui est essentiel à notre propre densité et notre identité de « regardeur » de l’oeuvre. L’ouverture du manteau ou de l’ « Armure » est peut-être une invitation, un passage, le lieu de la mise en relation avec notre propre identité de spectateur tout comme avec l’altérité offerte au regard. 

A cet « espace de la frontière » s’ajoute le « temps de la frontière ». L’aiguille de métal perce l’espace du tissu comme elle percerait un monde à déconstruire, et le réinvente fil à fil. Cette aiguille qui perce est "temps" car elle met à bas puis met à jour « l'espace ancien", elle le dénoue en le transfigurant ; elle est rythme.


Ce « temps de la frontière » est aujourd’hui marqué par la crise migratoire. Ainsi, les hommes en exil se retrouvent de plus en plus souvent dans le temps de l’indétermination. Ils ont quitté un pays, et ne sont pas tout à fait arrivés à un autre pays. Si le « camp », ou le « campement », représente une sorte d’hypertrophie de la frontière, c’est à dire un espace dans lequel on trouve une urbanité particulière, un espace qui a la forme d’un champs clôturé, de l’espace « habitable », emblème du monde créé, alors la série des « Carrés » peut ici trouver un écho particulier : le carré, ancré sur 4 côtés, symbolise l’arrêt, l’instant prélevé, et implique l’idée de solidification, de stabilisation ; il impose une structure au chaos, et fait figure d’unité. 

L’on est loin, dans l’œuvre de Malou Zryd, d’un traitement explicite de ces thèmes. Il n’en reste pas moins que toute « souveraineté » au sens large se construit autour du principe de « territorialité », fut-elle territoire intime, et qu’il est largement question d’exil dans la vie de l’artiste. Qui dit exil dit conquête. 

L’œuvre de Malou Zryd est donc bien une œuvre de territoire, en ce qu’elle est œuvre de « conquête ». De l’introspection à la reconnaissance de soi et de l’autre, on lit dans ses productions très personnelles une portée universelle. Il y va d’un travail sur et dans l’espace et le temps, deux notions étroitement liées dans leurs rapports intrinsèques, et présentes dans tout parcours de création ou de filiation. 

 

Le passé rejoint le présent quand une nouvelle entité unifiée surgit de la main de l’artiste. Reconstruire les fragments d’un passé sous les apparences déchues, mûrir en éprouvant le passage du temps, en rappelant aussi la mémoire des rencontres heureuses, … et enfin conquérir son propre espace de vibration. 

 


Aurélie Ferrand, février 2017

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